Vu des sommets, l’air est plus pur ?

Enfin vers les sommets ! Nous montons avec l’Hirondelle, ce nouveau train, hyper-protégé. C’est une sorte de RER moderne et confortable (il y a même des prises de courant pour recharger les portables !) mais la ligne est à voie unique et, en dépit de l’automatisation très sophistiquée du système de gestion des croisements, le voyage en est ralenti. Le « cluster » de montagne, comme on dit en langage moderne, est un bel exemple de l’image que la Russie d’aujourd’hui voudrait donner d’elle : moderne et efficace, « business efficient ». Comme toujours, les résultats sont mitigés. La station de Krasnaïa Poliana est en fait la juxtaposition de quatre ensembles plus ou moins bien reliés, pris en charge chacun par un des fleurons de l’économie russe : Alpika-Servis, le premier noyau racheté par le géant gazier Gazprom, Laoura, autre réalisation de Gazprom, Gorki-Gorod, financé par Sberbank la première banque du pays, et enfin Roza Khutor, propriété de Vladimir Potanine, le patron d’Interros, mais on sait qu’une grande partie des financements qu’il a obtenu viennent de la Vnechekonombank, la Banque d’Etat du commerce extérieur dont il attend des facilités de remboursement.

Le train vous amène dans une vallée étroite où, le long de la rivière Mzymta, on a construit en plusieurs ensembles distincts, séparés de quelques kilomètres, des dizaines d’hôtels de luxe aussi spectaculaires que déroutants par leur architecture qui fait plus penser aux grands « resorts » nord-américains qu’à un village russe. Mais que dire ? Les Russes ne sont pas un peuple de montagne et ils n’ont pas de tradition architecturale dans ce domaine autre que celle des peuples caucasiens. Et visiblement ce n’était pas leur source d’inspiration. Il y a bien, dans le Centre ethnographique « Ma Russie » qui occupe le fond de la vallée, un ensemble Caucase, construit en grosses pierres du pays un peu à la façon des fortins autochtones avec hôtel, restaurant et pavillon d’exposition. Mais ce dernier est fermé, j’y reviendrai, et on ne peut pas dire que la station dans son ensemble ait recherché la couleur locale. Ailleurs dans le Caucase, quelques promoteurs ont tenté de construire des lieux d’hébergement en s’inspirant des tours de défense circassiennes mais pas ici. Du coup, on a plutôt l’impression d’entrer dans une ville à la montagne. Grands immeubles sans style, magasins, restaurants proposant toutes les cuisines du monde, le long de ce torrent impétueux aux berges bétonnées.

Un des villages de Gazprom est plus proche de certaines stations européennes avec ses grands chalets de bois mais il hébergeait les athlètes des JO et était transformé en camp retranché inabordable pour le commun des mortels. Les mesures de sécurité prises dans le cluster de montagne sont phénoménales. J’ai déjà évoqué les barrières barbelées qui longent toute la ligne de train avec leurs caméras infrarouges. Dans les bois autour du village olympique de montagne, on voit de place en place des tentes toutes blanches, dissimulant des soldats qui veillent jour et nuit à ce qu’aucun suspect ne s’approche. Mais assurément, c’est le prix à payer pour la sécurité dans une vallée située à moins de 100 km à vol d’oiseau de la Karatchaevo-Tcherkessie, une des républiques du Nord-Caucase.

Nous rencontrons en ces lieux deux des personnages clefs de l’essor de cette nouvelle station, deux français particulièrement impliqués dans la réussite des JO. Le premier est le responsable local de la Compagnie des Alpes, Jean-Marc Farini, chargé de la conception et de l’exploitation de tout le domaine skiable de Roza Khoutor ; le second, Anton Tchoudaev, est le responsable pour la Russie de la société POMA (créé en 1947 par un ingénieur polonais immigré en France, Jean Pomagalski,), à qui l’on doit une partie des remontées mécaniques de la station. Ils ne nient pas avoir vécu ici plusieurs années d’extrême tension : les délais étaient incontournables et la qualité des équipements devait répondre aux critères les plus rigoureux. Tous deux ne cachent pas non plus leur agacement vis-à-vis de certains bruits qui ont fait fureur avant l’ouverture, comme le manque de neige. Bien sur il fut décidé de mettre en réserve 450.000 m3 de neige de culture, comme on dit maintenant pour éviter le terme d’artificiel. Mais c’était au cas où l’année serait réellement anormale ce qui ne fut pas le cas. En fait, l’enneigement moyen de Krasnaïa Poliana est idéal et le site était d’ailleurs renommé chez les amateurs de freestyle comme un des meilleurs spots au monde.