Robert Escarpit et la communication politique

Aborder des problèmes de communication politique en fin de journée, même si l’on fait face à un auditoire bien disposé à votre égard, exige de sortir du style académique propre à l’exercice.
J’ai donc choisi de vous raconter une histoire, inspirée de faits réels, afin de vous faire toucher du doigt le modèle imaginé par Robert Escarpit pour appréhender la complexité politique et communicationnelle de nos sociétés.
Je renvoie celles et ceux qui voudraient en savoir davantage, à l’ouvrage de Robert Escarpit, intitulé Théorie de l’information et pratique politique », paru en 1981[1].
Avant de débuter mon récit, je vais décrire en quelques mots ce modèle, et énoncer la loi qui l’accompagne, afin de vous permettre d’établir des correspondances entre les différentes étapes de mon histoire et le projet scientifique de Robert Escarpit.
Ce projet vise à répondre à la question suivante : quelle est la structure politique et quel est le mode de communication qui semblent les mieux à même de satisfaire aux besoins économiques et sociaux d’une communauté humaine, tout en préservant son autonomie, la créativité et la capacité de ses membres à déployer leur esprit critique ?

Pour répondre à cette question, Robert Escarpit va s’intéresser au dimensionnement du réseau par lequel circule une information.
Les systèmes humains, affirme Robert Escarpit, évoluent dans QUATRE DIMENSIONS.
Quatre dimensions qui s’emboîtent, en quelque sorte, comme des poupées gigognes, mais qui ne s’articulent pas de façon chronologique. Quatre dimensions à la fois concurrentes et complémentaires, qui coexistent et interagissent les unes avec les autres sur l’ensemble de la période historique.
La première dimension, c’est ce qu’il appelle la situation de groupe. C’est la horde, la tribu, ou le village qui réunit quelques dizaines, voire quelques centaines de personnes, mais qui, généralement, ne forme pas un système politique autonome.
C’est avec la petite dimension que la communauté humaine acquiert son autonomie politique. La cité grecque primitive en est le meilleur exemple.
Elle se caractérise par un nombre réduit d’habitants parlant le même dialecte, ayant les mêmes pratiques religieuses, en lien avec l’identité historique de la cité, entretenant une proximité avec le pouvoir politique, et vivant dans une certaine autarcie économique. La clé de voûte du système, c’est un puissant réseau de communication informelle autour de l’agora, où se constitue l’opinion publique.
L’émergence de la grande dimension répond aux exigences du développement économique.
Et coïncide avec la naissance des Etats-nations.
«  La nécessité de l’échange économique force les systèmes à établir entre eux des voies de plus en plus nombreuses, constate Robert Escarpit. L’autarcie de la petite dimension n’est réalisable qu’à un niveau relativement bas de développement technologique (…) A partir du moment où il existe une disproportion entre la dimension économique et la dimension communicationnelle, la première impose à la seconde sa propre cohérence, détruisant ainsi les structures de la petite dimension. »[2]
Robert Escarpit juge vaines les tentatives des Etats de pallier l’éloignement des citoyens des centres de décision par l’imposition d’une identité commune symbolique, dès lors que sont niées les identités associées à la petite dimension. « Le consensus, dit-il, est incompatible avec la grande dimension (…) la décision ne peut être obtenue dans cette dimension que par un rapport de forces au mieux numérique, quelquefois physique, et le plus souvent économique ».[3]
C’est précisément un bouleversement du rapport de forces numérique, perçu à travers l’effet de masse et le choc du nombre, qui provoque le dépassement de la grande dimension. Ce changement radical de perspective, Robert Escarpit le désigne par le terme d’hyperdimension : une situation, explique-t-il,  « où aucun appareil politique ne peut plus assumer le contrôle intégral de l’information produite et transmise dans un ensemble trop grand et trop hétérogène pour posséder une identité réelle ou symbolique »[4]. Exemple-type : les Empires et les ensembles supranationaux.
Toutefois, il tempère ce constat en avançant l’hypothèse suivante : la grande dimension tue la petite dimension, l’hyperdimension la recrée.[5]

Ici débute mon récit, dont les acteurs sont des journalistes, leurs publics… et des vaches !
Le retour de la petite dimension au sein de l’hyperdimension prend tout son sens lorsque le 20 mars 1996 éclate la «  crise de la vache folle »[6].
Ce jour-là, le ministre britannique de la Santé annonce que dix cas d’une nouvelle forme de la maladie de Creutzfeld-Jacob viennent d’être identifiés.
Et, pour la première fois, un lien est établi entre cette maladie mortelle pour l’homme et une épidémie, détectée Outre-Manche dix ans auparavant, qui décime les troupeaux britanniques : l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB).
Dès le lendemain de cette déclaration officielle, la France suspend ses importations de bovins vivants, de viande bovine et de produits bovins en provenance du Royaume-Uni.
« La vache qui affole l’Europe », titre en une le Dauphiné Libéré le surlendemain.
Tandis que Radio France Drôme, la radio locale de Radio France, annonce, dans son journal de 8 heures du matin, que « l’Europe ferme ses portes au boeuf britannique ».
L’Europe, on l’aura compris, c’est l’hyperdimension. La France, qui incarne la grande dimension, commence, dans les jours qui suivent, l’abattage de 76 000 veaux britanniques présents sur son sol.
Les journalistes des médias locaux, chargés de suivre l’affaire, tombent – comme la plupart de leurs lecteurs et auditeurs – dans les travers dénoncés par Robert Escarpit dans son Livre blanc de la communication, publié en 1982[7], qui précise les trois valeurs d’une information scientifique : son caractère novateur, son caractère pertinent et les enjeux que recouvre sa diffusion.
« Faute de références de base, la valeur de novation de l’information scientifique n’est guère perçue qu’à travers le caractère sensationnel ou spectaculaire que l’information peut revêtir, » déplore Robert Escarpit.
« Comme il est normal, ajoute-t-il, une valeur de pertinence est surtout perçue au niveau des angoisses et des inquiétudes de l’existence (…)
Mais c’est surtout par la valeur d’enjeu que chacun juge l’information, c’est-à-dire par les changements positifs ou négatifs qu’elle est de nature à apporter dans son existence. »
«  Dans chaque cas, poursuit Robert Escarpit, la perte de l’information est évidente, et la combinaison des trois facteurs aboutit à une représentation mythique de la science et de la technique, qui représente une certaine forme de pensée magique, avec tout ce que cela comporte de manipulations et de tromperies… »[8]
Le chercheur a vu juste. Car un autre facteur, directement issu de la petite dimension, influe sur le comportement des journalistes du quotidien régional et de la radio locale, et sur eux seuls parmi leurs confrères, du fait de la relation de proximité géographique et affective qu’ils entretiennent avec leur public : le poids du « localisme ».
Un phénomène analysé par Isabelle Pailliart dans son livre Les territoires de la communication, paru en 1993[9]. Ce courant de pensée conçoit le local, en opposition au national, « comme une alternative aux difficultés de la société, comme une des solutions aux problèmes que n’a pas pu résoudre le niveau central ».
Avec cette nouvelle vision du local, comme lieu fondamental d’expression des citoyens, on retrouve la petite dimension. Celle d’une communauté humaine perçue comme autonome.
Rompant avec la vision traditionnelle du local, synonyme de retard, d’inertie, de conservatisme, « le mouvement localiste met en lumière un autre aspect, plus valorisant, explique la chercheuse grenobloise. Celui d’être le lieu, parfois l’avant-poste idéal pour observer les mutations en profondeur de la société. »[10]
Dans cette optique, la mission prioritaire assignée aux médias locaux n’est pas tant d’informer, que de soutenir les projets d’une communauté avec laquelle ils ont partie liée.
Relayer les aspirations des « siens », à savoir ses lecteurs et auditeurs situés dans le même environnement géographique et sur le même territoire, apparaît comme un trait constitutif de l’identité professionnelle des journalistes « en région », au même titre que la référence aux médias nationaux.
Tous ont l’ambition d’être « la voix du pays ». La formulation est, pour le moins, ambivalente. De quel pays parle-ton ? De quels intérêts les journalistes en région se font-ils les porte-paroles ? S’agit-il de faire entendre le seul point de vue des potentats économiques et politiques locaux, ou d’exprimer une réalité sociale plus diversifiée ?
Si les journalistes du Dauphiné Libéré et de Radio France Drôme se rejoignent pour désigner comme principales victimes de la crise les éleveurs locaux – et non les personnes décédées après avoir contracté la maladie – ils divergent dans leur mode de défense de la corporation incriminée.
Le quotidien reprend ainsi les arguments de la Chambre d’Agriculture et de la Fédération des éleveurs, les organisations agricoles les plus puissantes auquel le journal régional sert de caisse de résonance.
Alors que la radio locale de service public célèbre le « fin gras », nom donné aux bœufs de la montagne ardéchoise nourris exclusivement de l’herbe des prés. Une façon de promouvoir l’agriculture biologique, alternative à l’agriculture productiviste sanctionnée par cette crise. On apprendra que les farines animales dont on nourrit le bétail dans la plupart des grandes exploitations, ont joué un rôle décisif dans le déclenchement de l’épidémie.
La difficulté, reconnaît Robert Escarpit, réside dans le fait que « les enjeux (que recouvre une information), peuvent être très différents et même conflictuels (selon les publics auxquels elle s’adresse et le positionnement des journalistes qui la mettent en scène). L’information scientifique et technique devient alors une simple source d’arguments dans un débat politique. »[11]

François Simon
Journaliste, maître de conférences en sciences de l’Information et de la Communication, ancien directeur de l’Ecole Publique de Journalisme de Tours (EPJT) et de l’Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine (IJBA), Université Bordeaux Montaigne

[1] R. Escarpit, Théorie de l’information et pratique politique, Paris, Seuil, 1981.
[2] R. Escarpit, op.cit., pp. 73-74.
[3] R. Escarpit, op.cit., p. 92.
[4] R. Escarpit, op.cit., p.103.
[5] R. Escarpit, « Critique de la terminologie de l’information et de la communication » dans Rapports entre sciences de l’information et de la communication, Actes du colloque  organisé le 8 novembre 1975 à Paris par le Comité des sciences de l’information et de la communication, Bordeaux, Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, 1977, p.28.
[6] F. Simon, Radio France Drôme et le Dauphiné Libéré face à la crise de la vache folle : deux exemples de fonctionnement des médias et de comportements des journalistes en région, mémoire de maîtrise en Information-communication, Université Lumière Lyon 2, juin 1997.
[7] R. Escarpit, Livre blanc de la communication, Bordeaux, Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, 1982.
[8] R. Escarpit, op.cit., p.40.
[9] I. Pailliart, Les territoires de la communication, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 1993.
[10] I. Pailliart, op.cit., pp.54-65.
[11] R. Escarpit, op.cit., p.40.