« Mettre en avant les problèmes actuels, c’est le devoir du réalisateur»

À 28 ans, Ivan I. Tverdosky a déjà une belle série de réalisations à son actif : deux long-métrages de fiction et pas moins de huit documentaires. Le jeune réalisateur moscovite était à Bordeaux pour présenter Classe à part (2014) lors des Soirées du cinéma russe. Primé à cinquante-cinq reprises en Russie, ce film aborde la douloureuse question des « classes de correction ».

 

Ivan I. Tverdovsky

Ivan I. Tverdosky

« Aujourd’hui le cinéma d’auteur russe est d’une noirceur totale, qui prétend montrer à quel point la Russie actuelle est un pays sinistre. » C’est le point de vue de Renat Davletiarov, producteur général de la Semaine du cinéma russe à Paris. Partagez-vous ce constat ?
Pour moi, c’est Renat Davletiarov qui fait de l’ombre au cinéma. C’est un autre cinéma que le mien, des films commerciaux. Parfois ce sont des réussites auprès du public, parfois des échecs, mais il n’a surtout aucun goût. C’est quelqu’un qui n’a pas d’éducation cinématographique. Si vous regardez ce qu’il réalise, ce sont des films plus « obscurs » que ceux que je fais. Le cinéma d’auteur, ce sont des films propres à chaque créateur, avec ce qu’il souhaite signifier au spectateur.

Votre documentaire Space Dog avait pour sujet un jeu dangereux pratiqué chez les adolescents : le jeu du foulard. Dans Classe à part, les protagonistes s’amusent à s’allonger sur des voies ferrées. Comment expliquez-vous cet attrait de la jeunesse actuelle pour des jeux morbides ?
Ces jeux sont motivés par des dynamiques de groupe et entraînent chez l’individu des réactions insoupçonnées. Prenez Space Dog par exemple : c’est le jeu du foulard qui émancipe les adolescents, jusqu’à faire naître une histoire d’amour. Dans Classe à part, lorsque les personnages s’allongent sous le train, ils révèlent leurs émotions et leurs rêves à travers ce jeu dangereux. Mais je ne pense pas que ce soit propre à cette génération. Il y a quelques années, après la projection de Space Dog, une dame de 80 ans a rappelé qu’elle pratiquait aussi ce type de jeu dans sa jeunesse.

Quand on observe les héroïnes de vos deux premiers films, elles sont toutes deux rejetées par la société. Avez-vous une tendresse particulière pour les marginaux et les exclus ?
Les auteurs ne peuvent pas passer à côté des problématiques actuelles. C’est même leur devoir de les mettre en avant ! Les personnages que je crée ne sont pas « moi », mais je me projette un peu en eux. Quand quelqu’un me dérange par sa façon de penser, j’ai souvent du mal à le lui dire en face. J’essaie plutôt de l’interpeler grâce à mes films et par le choix d’écriture de mes personnages.

A l’issue de la projection de Classe à part, vous vous êtes déclaré « investi d’une mission civique » après avoir visité ces « classes de correction ». Votre film peut-il avoir un impact sur le système éducatif russe ?
J’ai été contacté par le ministère de l’Education russe car certains responsables sentaient que le film avait engendré des réactions. Mais même si le DVD a été distribué aux personnes en charge des écoles, quasiment personne n’a pris le temps de le regarder pour débattre du sujet. Seule une femme a réagi et a fait fermer 5 classes de correction. Mais cela ne concerne pas toute la Russie. Évidemment, à Moscou, ces classes n’existent pas. C’est une structure qui date de l’époque soviétique. Avec le temps, la logique s’est déformée, et aujourd’hui, elles sont presque devenues des prisons pour les élèves. Avant, il existait des classes spécialisées pour chaque handicap. Mais avec les difficultés économiques, leur nombre s’est réduit. Résultat : ces enfants se retrouvent dans une seule et même classe.

Avec des réalisateurs comme Andreï Zviaguintsev en Russie ou Miroslav Slaboshpitsky en Ukraine, on a l’impression que les personnages sont souvent oppressés par le système et confrontés à la violence. La cruauté des images est-elle de nature à nourrir un discours politique ?
À mon sens, ce n’est pas fait pour. Les films d’auteur ont un public bien précis. Quelqu’un comme Zvaguintsev n’est pas connu en Russie, donc il ne fait pas de politique auprès de la population russe. C’est un réalisateur surtout connu en Europe de l’Ouest. Le rapport que vous évoquez est créé par les festivals, selon les thématiques qui les intéressent. Dans Classe à part, la scène de viol témoigne surtout de l’échec des autres personnages, avec une discussion banale qui tranche avec la violence exprimée par les images.

Malgré l’existence en France de quatre festivals consacrés au cinéma russe, comment expliquez-vous que les films russes connaissent de telles difficultés à s’exporter ?
Des festivals comme ceux-là, on en retrouve un peu partout dans le monde. Ils permettent de promouvoir l’art russe à l’étranger. Mais lorsqu’on regarde de plus près, seuls deux ou trois réalisateurs sont capables de pondre des films de qualité qui peuvent être présentés en France. Même en Russie, il n’y a pas beaucoup de films russes qui ont du succès. Les financements sont plutôt réservés à des films historiques, patriotiques, ou bien des blockbusters. Les aides accordées aux films d’auteurs restent maigres.

Propos recueillis par Mathieu Message et Jérémy Pellet