“Le journalisme est un monde de récits, de vrais gens, de croisements”

Prix Albert Londres, co-fondateur de la revue XXI et 6 mois, Patrick de Saint-Exupéry se lance dans un nouveau projet éditorial avec le magazine Ebdo qui sortira en janvier 2018. L’hebdomadaire entend revenir aux “fondamentaux du journalisme”.

 

Patrick de Saint-Exupéry sur les toits de l’IJBA – (crédit Marie Toulemonde)

Ebdo, votre nouveau projet éditorial, compte déjà 5 960 pré-abonnés et 409 091 € ont été collectés. Vous prétendez que “c’est le projet de presse qui a suscité le plus d’enthousiasme dans l’histoire du crowdfunding en France”. Comment l’expliquez-vous ?
Pour une raison toute simple : il y a une place à prendre dans le paysage actuel des médias. Pendant dix ans, on a été bercé par beaucoup de promesses liées à l’apparition du numérique : la gratuité, l’omniscience, la virtualité comme une réelle possibilité d’exploration du monde. Mais le soufflé est retombé, nos yeux commencent à se déciller ! L’arrivée d’un hebdomadaire imprimé, sans publicité, avec l’idée fondamentale de l’accessibilité, cela crée un appel d’air !

Vous remettez en question la place du numérique. Or, il y a des formats tels que Les Jours, Spicee ou le Quatre Heures qui ont fait le choix, comme vous, du “slow journalism”. N’estce pas une belle évolution ?
La légitimité des médias numériques n’est pas discutable. On a tendance à opposer le papier au numérique. La seule chose qui compte vraiment, c’est ce qui permet de faire du journalisme. D’ailleurs, nous travaillons en permanence avec le numérique, que ce soit pour XXI, 6 mois ou Ebdo, mais d’une manière différente.

Laurent Beccaria, co-fondateur de XXI, a révélé une partie du chemin de fer : un grand reportage, une enquête, de la bande dessinée, des cartes… Mise à part la fréquence de parution, en quoi Ebdo va-t-il se différencier de son grand frère, XXI ?
Nous croyons à un principe essentiel qui est la re-création. Ce seront les mêmes valeurs, le même univers, il y aura des reportages, de la BD, mais aussi beaucoup de choses qui vont changer. On travaille sur des principes de graphisme et d’écriture uniques, des rapports textes-images différents… une patte Ebdo ! Il faut prendre un journal un peu comme une recette de cuisine, avec de la farine, des œufs, du sucre… Si on change les proportions, le résultat final n’est plus le même.

Une tournée en mini-bus vous a permis de mieux appréhender les attentes du lectorat. La formule d’Ebdo en sort-elle modidiée ?
Les gens que nous avons rencontrés ont été écoutés attentivement. Mais Ebdo n’est pas un projet participatif avec son lectorat. Nous ne croyons pas à cette promesse irraisonnée que quiconque peut être journaliste du jour au lendemain. Prenons un exemple : j’adore le pain. Je pourrais ainsi dire à mon boulanger que le pain d’hier n’était pas bon, ce n’est pas pour autant que je peux faire le pain à sa place. Par contre, l’interactivité est fondamentale. Au cours de nos rencontres, une question est systématiquement revenue : la gratuité. Lorsqu’on leur explique que la formule est payante, mais sans publicité, un champ de conversation incroyable s’ouvre. Les gens ne sont pas dans une défiance généralisée, mais une défiance face aux propositions médiatiques qu’ils connaissent. Si vous changez un peu les règles du jeu, il est possible de restaurer la confiance.

Sans publicité, la fidélité des lecteurs sera un point-clé pour Ebdo. Quelle formule allez-vous proposer pour équilibrer les finances du journal ?
La même qu’avec XXI et 6 mois : le lecteur. Sans lui, nous disparaissons, c’est aussi simple que cela. Ebdo, ce sera 100 pages par semaine, pour un prix kiosque de 3,50 €. Nous proposerons une formule d’abonnement inédite dans l’univers de la presse, mais je ne peux pas en dire plus. Aujourd’hui, le journalisme s’éloigne de ses repères. Si l’on fait un journalisme de qualité, les lecteurs répondront présents. C’est en tout cas notre pari.

A travers Edbo, XXI, 6 mois et votre manifeste paru en 2013, on retient votre volonté de faire du journalisme “autrement”. En quoi que cela consiste-t-il ?
Nous proposons un retour aux fondamentaux. L’arrivée fulgurante d’internet a bouleversé tout l’univers traditionnel du journalisme. XXI et 6 mois ont participé à un rééquilibrage. L’idée n’était pas de dire : « le news, c’est mal ». Mais simplement  : « il n’y a pas que cela ». Avec Ebdo, le même effort se poursuit, sans être un news magazine. On ne peut pas attendre du lecteur qu’il sache en permanence où en est la situation en Syrie, l’histoire du Zimbabwe et les enjeux du départ de Mugabe… Il faut savoir faire des choix. Le journalisme est un monde de récits, de vrais gens, de croisements : le journalisme, c’est de la chair ! C’est vers cette “chair” qu’Ebdo propose de revenir.

Propos recueillis par Marie Toulemonde et Taline Oundjian